PIERRE VERLUISE – "M. Trump pourrait être une formidable opportunité pour l’Europe"

Contestée par près de la moitié des candidats de cette présidentielle, l’Union européenne n’a jamais semblée aussi fragile. Traversant une crise profonde, la question de son avenir se fait plus prégnante que jamais. Entre référendum de sortie, retour au Franc, et reconquête d’une souveraineté nationale, comment pouvons-nous expliquer un tel euro-scepticisme ? Pierre Verluise, docteur en géopolitique, directeur du Diploweb.com et co-auteur avec Gérard-François Dumont de "Géopolitique de l’Europe. De l’Atlantique à l’Oural" (PUF) nous répond. 

Lepetitjournal.com : Quelle explication donner au ressentiment important qui existe à l’encontre de l’Union Européenne aujourd’hui ?

Pierre Verluise : Ce ressentiment est le résultat de la conjonction de deux éléments, l’un de longue durée, l’autre d’actualité.

L’élément de longue durée c’est que depuis les années 1950 la construction européenne est un phénomène porté par une partie  des élites économiques, politiques, intellectuelles, de gauche ou de droite. Et globalement, l’immense majorité des citoyens, à travers les générations ont laissé faire. Il y a eu un « consensus permissif ». C’était pour une bonne raison, c’était pour la paix. Mais au début des années 1990, avec le Traité de Maastricht, certains se sont  aperçu qu’on est allé plus loin que ce qu’ils auraient peut-être admis, à travers des transferts de souveraineté et la création de l’euro par exemple, et donc l’abandon de la souveraineté sur la monnaie, qui par définition était une affaire régalienne.

En ce qui concerne l’actualité, du moins de ces dernières années, la crise des subprimes (2007), qui a provoqué une crise financière (2008), économique, politique, sociale, budgétaire, aux effets ravageurs en Europe, a aussi permis le développement de mouvements populistes, c’est à dire anti-élites. 

Or, la construction européenne, portée par les élites est devenue de ce fait détestable. Il est donc devenu beaucoup plus porteur à gauche comme à droite, de s’y opposer.

Plus personne à ce jour n’est capable de produire un discours positif et constructif pour faire rêver avec l’Europe. Peut-être d’ailleurs les institutions européennes ont elles une part de responsabilité dans cette affaire.

Comment réhabiliter l’image européenne ?

Des eurobaromètres sondent les opinions publiques européennes depuis des années et font apparaître, très régulièrement une demande, de la part des citoyens, de protection face à une mondialisation qui fait peur. Cette demande n’a pas véritablement été entendue par l’UE… Dès lors il ne faut pas s’étonner si beaucoup se rabattent sur l’État, la Nation et les frontières. On croit que cela peut apporter une protection.

D’autre part, toutes les questions renvoyant à l’encadrement du lobbying pourraient être traitées. Bruxelles est devenu un aquarium où grouillent des milliers de lobbyistes qui font valoir d’avantage l’intérêt des firmes multinationales que des citoyens. Bruxelles s’est décrédibilisée aux yeux de beaucoup de gens et n’a pas été aussi rigoureuse qu’il aurait fallu l’être. C’est une faute morale qui a un prix politique, élevé.

L’Europe est-elle vraiment en mesure de répondre à ces demandes de protection émanant des populations ?

L’Union européenne a les pouvoirs que les États veulent bien lui donner. Les grands responsables des avancées positives comme des insuffisances de l’UE, ce sont les États. Ils défendent leur souveraineté, font des calculs d’opportunité, ils essayent d’en laisser le moins possible sur la table et de gagner le plus possible par leur participation à l’UE.

Ils ont une responsabilité centrale parce que ce sont ceux qui gardent la main in fine sur l’essentiel et qui font porter de surcroit à Bruxelles le chapeau quand quelque chose ne va pas.

Ils dénigrent Bruxelles de façon excessive souvent, juste parfois, pour faire passer des décisions qu’ils considèrent être dans leur intérêt mais qu’ils n’osent pas porter devant leurs opinions publiques.

L’UE s’est-elle construite et élargie trop rapidement ?

Les Européens aimeraient arrêter le temps de la mondialisation. Ce sont pourtant eux qui l’ont inventée. Mais ils ont l’impression que ça leur échappe. À eux de se mobiliser, de défendre et développer une approche plus géopolitique de l’Union européenne. Ce qui est frappant, quand on regarde avec un petit peu de recul, c’est qu’on a construit une Union européenne élargie avec beaucoup de naïveté.

Par exemple, les élargissements de 2004, 2007 et 2013 ont été faits sans se poser la question de leurs effets géopolitiques. Or, en matière de relation avec les États-Unis ou avec la Russie, intégrer des pays qui pour certains ont été des satellites voire des républiques socialistes soviétiques, n’est pas anodin. Il faudrait d’avantage réfléchir l’Union européenne en tant que puissance, en tant qu’intérêt.   

Quel avenir pour la construction européenne sans le Royaume-Uni ?

Avec le Royaume-Uni, mais encore plus sans le Royaume-Uni, l’Union européenne est appelée à voir son poids relatif (en pourcentage) diminuer dans le monde sous l’angle de la démographie, et sous l’angle de l’économie. Son poids géopolitique au sens large du terme est donc orienté à la baisse.

Quels sont les défis à relever aujourd’hui ? 

A court terme, le grand défi pour l’UE c’est de repenser son projet stratégique et géopolitique comme sa relation aux Etats-Unis. Dans quelle mesure sommes-nous concurrents ? Dans quelle mesure sommes nous alliés ? Dans quelle mesure sommes-nous capables de réinventer un lien qui ne soit pas un lien de subordination mais un lien de coopération ? Ce sont de vrais sujets.

En discuter à 27 ce n’est pas simple. Mais D. Trump pourrait être une formidable opportunité, parce que par ses provocations il amène les Européens à se poser des questions. Nous pourrions finir par nous poser la question de savoir s’il ne serait pas pertinent de se donner les moyens d’une défense plus autonome à l’échelle de 5 ou 10 ans, entre pays membres de l’UE ?

Propos recueillis par Noémie Choimet (www.lepetitjournal.com) lundi 17 avril 2017. 

 
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