ROBERTO SAVIANO – "En France, porter l’attention médiatique sur la mafia est quelque chose de compliqué"

En 2006, son premier livre fait l’effet d’une bombe. L’Italie, le reste du monde ensuite, se l’arrachent et Gomorra est traduit dans plus de 50 langues. Roberto Saviano vient de briser l’omerta qui régnait en maître autour de la mafia napolitaine. De passage à Paris, où il était l’invité d’honneur du festival de littérature et de culture italienne Italissimo, il parle de son rapport à l’écriture, de la mafia évidemment, et de son prochain roman. 

Sans conteste, on peut dire que la Camorra aura contribué à donner un tournant décisif et irréversible à sa vie de journaliste, et d’auteur. Elle aura été à la fois sa chance et sa malédiction. Celle qui lui permit d’accéder à une notoriété de renommée internationale. Et puis celle aussi qui l’oblige, encore dix ans plus tard, à vivre sous escorte policière. Pourtant Saviano n’est toujours pas effrayé. Et surtout, ça ne l’empêche pas de parler, et d’écrire. Ce qui le pousse, il l’avoue sans détour, ce ne sont pas des « raisons nobles », ce sont « l’ambition et la vengeance ». Il veut « montrer à ceux qui ont cherché à (le) faire taire, (qu’il) continue ». Quand il écrit, quand il dénonce, son plus grand souhait c’est de « changer les choses, de transformer la réalité. Je veux écrire pour des personnes qui veulent comprendre et qui n’ont pas peur de se blesser ».

La mafia comme obsession

Quand il parle, la mafia est partout. Le Napolitain de 37 ans ne peut s’en défaire. Qu’elle soit italienne, française… Peu importe. Il semble d’ailleurs tout analyser à travers ce prisme. C’est comme s’il était littéralement hanté par ce problème. Et il n’a d’ailleurs pas manqué de rebondir sur l’actualité française et la campagne des présidentielles pour évoquer les gangs français, et la mafia corse plus particulièrement. « En France, porter l'attention médiatique sur la mafia c’est compliqué. Ils n'ont pas tué autant de gens, de juges, qu’en Italie par exemple. Nous, nous avons payé le plus lourd tribut au monde ». Et pourtant « elle est ici la mafia » glisse-t-il à une assemblée venue en nombre pour l’écouter. Les problèmes de drogues dans nos banlieues ? L’argent qui en découle ? « Qui gère tout ça ? Qui récupère cet argent ? Et bien ce sont les mafias ! ».

La mafia corse serait même dotée d’un nom poétique, romantique presque. Un nom « que vous ne verrez jamais dans les journaux, que vous ne connaissez même pas ». Ce nom c’est « Brise de mer », un nom anodin, celui d’un bar, qui a tout pour passer inaperçu…

« Aucun candidat pendant la campagne ne fera la moindre petite allusion à la mafia, même pas ceux de gauche ». Mais alors qu’est-ce qui nous pousserait à taire ce problème ? Selon l’auteur, « la plus grande peur, c’est celle de diffamer le pays, de salir le drapeau, c’est pour ça que personne n’en parle en France ». Et si l’initiative de parler de ce fléau vient d’Italie, ce n’est pas un hasard. Saviano estime d’ailleurs que c’est la « tâche » de son pays de « diffuser et de partager ces histoires ». Étant donné que la péninsule est sans doute la région du monde ayant « l’organisation mafieuse la plus vieille et la plus destructrice », elle se doit de « montrer le chemin ».

Naples serait à ce sujet un peu comme un laboratoire, un « laboratoire du pire » qui « anticipe tout ce qui se passe, au delà du bien ou du mal ». Ce serait d’ailleurs le « destin » de toutes les villes et capitales européennes de devenir comme elle. De devenir des villes « complexes, ingouvernables, blessées ».

La paranza dei bambini

Pour son dernier roman, La paranza dei bambini, qui vient juste de sortir en Italie (mais qui n’est pas encore disponible en français), Saviano se fait encore et toujours l’observateur de sa terre, Naples. Et il s’inspire de nouveau de la réalité mafieuse qui l’entoure. « Cette histoire n’est pas une histoire d'enfants-soldats, c'est pire que ça. Ce sont des boss, des parrains, qui font des baby-gang ». Comme pour Gomorra, l’histoire qu’il raconte est née d’une enquête. Mais cette fois-ci c’est de la « vraie fiction ». Il a pu « rentrer à l’intérieur des personnes, les faire penser ». Il ne s’est pas arrêté à « leurs peaux, ou aux mots qu’ils ont prononcé ».

Imaginez un groupe, un gang. Mais un gang d’enfants, âgés de 10 à 18 ans, qui prennent possession d’une ville. Ils extorquent, ils rackettent, ils volent, ils tuent… Personne ne peut rien leur dire. Ils sont aux commandes. Pour se réaliser, ils ont besoin d’argent. Mais vite. Ils veulent être millionnaires le plus rapidement possible et font tout ce qui est en leur pouvoir pour que cette ambition devienne réalité. Ils regardent les « grandes puissances financières et se demandent comment et combien de vies sont nécessaires pour avoir autant d'argent ? » Les modèles ce ne sont plus les « entrepreneurs ou les inventeurs », mais plutôt de riches héritiers, de préférence un peu véreux. « On se retrouve dans une société qui a rendu impossible ou quasi impossible de se réaliser par le talent par l'effort. Pourtant du talent ils en ont aussi ces gamins ».

Pour arriver à leurs fins, obtenir de l’argent « facile », ils rackettent par exemple les restaurants. Mais d’une manière « nouvelle et surprenante ». Ils menacent de poster « pleins d’avis négatifs sur trip advisor ». Ils vendent aussi de la drogue. Mais là encore ils innovent. Ils distribuent de la « bonne drogue, pratiquement gratuitement ». Tout le monde vient se servir et la prendre chez eux. Ils peuvent s’emparer du marché. « Une fois qu’ils ont le monopole ils augmentent les prix. Ces gamins sont géniaux et veulent tout, tout de suite ».

« On choisit de faire de l’argent tout de suite quand on peut mourir tout de suite ». Leur rapport à la mort, singulier se rapproche presque de celui des kamikazes et terroristes que l’on connaît actuellement. « Ce qui fait la différence, ce n'est plus la manière dont tu décides de vivre, mais la manière dont tu décides de mourir. Et ces gamins sont persuadés que seul celui qui aura les couilles de tuer, sera celui qui comptera ».

Noémie Choimet (www.lepetitjournal.com) lundi 10 avril 2017.

 
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